En République Tchèque, il existe un petit paradis au nom imprononçable consititué d’une forêt dense de tours de grès pointant vers le ciel. Des monolithes de 20 à 100m striés de fissures parfaites appellent le grimpeur à s’élancer. Pourquoi Adršpach (« Adr » pour les intimes) n’est pas une mecque mondiale du trad ? Un petit point éthique freine les ardeurs du grimpeur civilisé: interdiction de magnésie, interdiction de coinceurs.
Nous sommes allés grimper en Pologne et en République Tchèque en fin d’été. D’abord dubitative à l’idée de grimper en solo sans magnésie, j’ai suivi les copains sans grande prétention. Une fois sur place, j’ai tout de suite été saisie par l’aura du lieu et le respect des falaises. Tout prend son sens une fois perdue entre ces monolithes de grès ! Et ça interroge vraiment sur nos pratiques en falaise aussi …
Voici quelques informations pratiques pour qui souhaite y grimper. Un seul conseil: allez-y !







Gallerie photo de notre voyage
Deux questions pour le grimpeur en vacances: pourquoi … Puis comment ?
La réponse au pourquoi est évidente une fois sur place. Le rocher ici est du grès très tendre, bien plus qu’à Annot par exemple, qui ne pourrait pas supporter le passage régulier de grimpeurs avec des friends et autres objects métaliques. Même les prises de pied sont nettement creusées dans les classiques ! Même chose pour la magnésie, de toute façon le rocher est sableux donc ce n’est pas la sueur qui limite l’adhérence … Et puis en fissure, la magnésie est beaucoup moins utile sauf pour le moral 🙂
Et puis comment ?
Des anneaux (Kruh, prononcez kroux) sont placés sur la plupart des voies (2-3 en 40m en général, tout dépend de la difficulté et l’année d’ouverture). Comme ils sont bien plus larges qu’un spit, les dégaines sont plus sujettes à tourner dedans, risquant de se déclipper. L’habitude locale est donc de clipper deux dégaines inversées sur chaque anneau. Si la fissure est large, on considère le grimpeur comme un coinceur humain et l’équipement est quasiment toujours inexistant. Pour descendre, une (seule) grosse broche est placée au sommet de chaque tour.
Vidéo: ouverture à Adrspach par la légende locale Špek. A voir absolument !
Entre deux anneaux, il faudra apprendre à se servir des noeuds de corde comme des câblés. Le noeud le plus connu est la Kinderkopf (= tête de bébé), mais un capucin, un double 8 ou un noeud simple peuvent aussi rendre de grands services selon la taille et la forme des fissures. Enfin, un petit baton permet de pousser le noeud au fond de la fissure. Comme le trajet jusqu’en république tchèque dure 15h, vous aurez tout le temps de réaliser ces merveilles en chemin.
Petit tutoriel photo pour confectionner la Kinderkopf:







Ce qu’on a compris de l’escalade sur noeuds:
- Tout est dans le serrage: plus le noeud est serré moins il se déforme dans la fissure (logique). A anticiper dans la confection de la kinderkopf !
- Les cordes « câbles » marchent mieux que les souples
- Plus le noeud est au fond de la fissure, plus il tient. D’où le baton de sorcier. Marche aussi avec les pieds dans les fissures suffisement larges.
- Utilisation très similaire aux câblés mais en gardant plus de marge: il faut chercher les « bols » et rallonger beaucoup.
- Les kinderkopf servent aussi parfois à se bloquer derrière des petites lunules, répartissant la pression exercée sur le rocher.
- Varier les diamètres de corde et les tressages pour avoir différentes tailles. On a essayé de faire une boule sur une autre pour en avoir des plus grosses … ça ne marche pas !
- On trouve régulièrement des noeuds coincés dans les fissures classiques, donc l’état est bien sûr à vérifier.
Enfin, les UFO sont les protections textiles modernes (un peu terrifiantes également). Un triangle de sangle vient expanser une « coque » en sangle généralement gainée avec de la gomme pour en augmenter l’adhérence. Les UFOS sont vendus au magasin de Teplice (où on peut trouver le topo également) en différentes tailles.

Une vidéo pour comprendre et approfondir l’usage des protections textiles:
Quelques bonnes pratiques locales
Pour préserver le rocher et l’équipement en place, on descend toujours en rappel et non en moulinette. Parfois, une broche est présente au sommet et une en contrebas pour la descente: c’est celle-ci qu’il faut utiliser pour limiter l’érosion du rocher et l’usure de votre corde ! Pour ces raisons et parce que la configuration des lieux ne s’y prête pas, on ne pratique jamais de moulinettes avec l’assureur au sol. Tout le monde grimpe en corde à simple. Le leader monte au sommet d’une seule traite ou en faisant relais intermédiaire sur un kruh. Le ou les seconds grimpent un par un. Le premier second part dès que le leader est au relais (encordement à la manière tchèque: une tête d’alouette au pontet). Une fois que le premier second est au relais, le deuxième second est au bout de la corde. De façon générale, on essaie de limiter à deux le nombre de seconds pour limiter les frottements de la corde sur le rocher qui creuse de véritables rigoles. Occasionellement, les voies nécéssitent un empilement humain (stack) qui nécessite de monter beaucoup plus de seconds au relais !
C’est là une autre subtilité de l’escalade tchèque: l’important est le sommet et non le libre (ça change doucement avec la nouvelle génération, mais c’est cet état d’esprit qui reste majoritaire). Aussi, un passage trop dur peut être réalisé avec un stack !
Au sommet de chaque tour, un petit carnet et un crayon vous attendent avec l’historique de toutes les ascentions de la tour. Le remplir devient souvent l’objectif de l’ascention ! Pour le faire en respectant les habitudes tchèques et décrypter les ascentions précédentes, voici la règle:
Date, nom de la voie
leader 1 (= celui qui est arrivé au sommet en 1er) & leader 2, second(s)



Enfin, quelques recommandations et infos pratiques en vrac:
- Deux sites sont très proches: Teplice et Adršpach. C’est Adršpach qui est le plus impressionnant selon moi avec une concentration de tours encore plus folle. C’est aussi le plus engagé des deux: à Teplice, il y a souvent un peu plus de kruh et l’engagement parait plus « humain ». On a un peu moins cette sensation de forêt de tours, et celles-ci sont généralement plus larges et toutes aussi belles. Il faut aller aux deux bien sûr !
- Les gants de fissure ou bandages, et un peu de gomme d’avance au bout des chaussons, sont recommandés pour survivre à ce grès vorace.
- Lecture du topo: les lettres majuscules qui suivent le nom de la voie représentent l’orientation ! (c’est bête mais on a mis longtemps à cromprendre … surtout que S = Nord pour Severe). Il y a un topo pour Teplice et deux tomes pour Adršpach.
- Les cotations du topo sont données dans une échelle locale similaire à l’échelle UIAA mais avec plus de détails. Nous n’avons pas trouvé de grille de conversion mais globalement jusqu’au IV c’est l’équivalent de notre grade 4, V / VI = grade 5, petit 6 et VIIIb = 6b (ressenti 7a)
- „Stará cesta“ = voie normale
- On pense qu’un niveau 6c/7a fissure est un minimum pour vraiment profiter du site. Attention aux cotations dans les renfougnes ! C’est vrai partout mais encore plus ici. Et être à l’aise en desescalade est plus que conseillé !
- Enterrer son égo pour survivre 🙂
- Pour Adršpach comme pour Teplice, la plupart des tours sont dans un parc nationnal. L’entrée est payante et sortir des chemins est interdit. Pour grimper, il faut prendre sa licence au ČHS (club alpin tchèque, 20e pour les 2000 et plus jeunes, 28e pour les vieux en 2025) qui permet d’entrer gratuitement dans les parcs et de circuler à sa guide. Les locaux nous ont recommandé de bien ranger dans les sacs les cordes et matériel d’escalade lorsque nous circulons dans le parc et surtout à l’entrée.
- Utilisation de la magnésie: dans les fissure, c’est NON. Négociale pour le « face climbing »: escalade dans les murs entre les fissure, sur anneaux. Globalement, regarder si les prises sont déjà blanchies (rare), ça donnera une indication. Et demander aux locaux.
Pour finir, voici une vidéo qui décrit les pratiques locales aux non-initiés et qui devrait donner envie d’aller voir:

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