Trois filles et un chat partent en vacances dans le Val Pennavaire, une petite vallée de grimpeurs à l’ouest de Finale Ligure. Des vacances préparées à la dernière minute. Et la veille du départ, juste avant de m’endormir, une pensée se glisse dans mon esprit: est ce que je souhaite encore aller en vacances dans un pays gouverné par l’extrême droite ? Et quelle est ma contribution individuelle (économique et idéologique) en tant que touriste ? Attention, récit de vacances politisé.
La démocratie est en déclin. 72% de la population mondiale vit aujourd’hui dans des autocraties, contre 46% il y a dix ans [1]. Au cours de la même décennie, le tourisme mondial a également connu une croissance, y compris dans les pays répertoriés oppressifs (par exemple, la coupe du monde de football 2022 au Qatar ou encore la Chine, 3ème destination mondiale). Quelle est la responsabilité politique d’un touriste ? Quel est l’impact d’un voyage dans un pays dont on ne cautionne pas le gouvernement ?
Disclaimer: Cet article n’a peut-être rien à faire sur un site à vocation professionelle … Peu m’importe. L’objectif ici est simplement d’ordonner et de partager mes réflexions et recherches concernant notre responsabilité individuelle lors des choix de vacances ou d’expéditions en tant que grimpeur. La responsabilité écologique étant déjà relativement développée sur internet [a à d], j’ai choisi de me concentrer sur la responsabilité politique. Et de toute façon, l’actualité récente en France et dans le monde est trop inquiétante pour s’arrêter à de telles considérations.
Siamo tutti antifascisti !

Quelques notions de base sur le fonctionnement du système politique italien et sa politique actuelle:
La République italienne est une démocratie parlementairefondée sur la Constitution de 1948. C’est un système où les citoyens élisent des députés qui forment le Parlement et choisissent le gouvernement. Ce gouvernement doit garder la confiance du Parlement pour rester en place. Le chef de l’État (président) a surtout un rôle de représentation et d’arbitre.
Depuis octobre 2022, c’est Giorgia Meloni qui dirige le gouvernement italien. C’est la première femme à occuper ce poste. Présidente du parti Fratelli d’Italia, elle est classée à droite voire à l’extrême droite de l’échiquier politique et défend des positions conservatrices sur l’identité nationale, l’immigration et la famille. Elle est qualifiée de « première dirigeante d’extrême-droite en Italie après Mussolini » et son parti de « post-fasciste » par les médias internationaux [2], [3].
Amnesty International alerte sur les dérives sécuritaires du gouvernement Meloni: « Un pouvoir qui a adopté constamment et progressivement des lois, des politiques et des mesures visant à restreindre l’espace civique, à éroder les libertés d’expression et d’association, et à cibler les organisations de solidarité et les identités marginalisées. » [4]. Voici quelques exemples de mesures adoptées: le décret sécurité augmente les sanctions pour les offenses contre les forces de l’ordre, durcit les règles sur les occupations illégales de logements et criminalise certaines tactiques de protestation (par ex. blocages de routes). Concernant le droit à l’avortement, Fratelli d’Italia est historiquement opposé à l’avortement sur le plan idéologique. L’avortement est légal en Italie mais les critiques dénoncent un risque de restriction indirecte de l’accès à l’IVG, en raison du nombre de médecins refusant de la pratiquer (plus de plus de 80 % de médecins objecteurs de conscience en Sicile) et du soutien du gouvernement aux associations « pro-vie » dans les centres de conseil [5]. Concernant l’immigration, l’utilisation de la marine italienne pour bloquer les bateaux de migrants avant les eaux territoriales est proposée et les cas d’explulsion sont élargis. Des amendes jusqu’à 50 000€ et le confiscation des navires sont proposées pour les bateaux et ONG qui viennent secourir des migrants en mer [6].
Et nous grimpeurs dans tout ça ?
En vacances, on ne voit pas la différence: à Cisano Sul Neva, les arquées sont franches, les marches d’approche courtes et le seul policier croisé était occupé à surveiller le séchage de la peinture d’un passage piéton. Il est facile de garder ses œillères, surtout dans une petite vallée protégée comme celle-ci où la moitié des humains que l’on croise sont des grimpeurs de diverses nationalités.
Nous suivons le soleil et allons grimper aux secteurs les plus classiques: Terminale, Colosseo, Frantoio, Guggenheim. Le style est physique, du dévers sur bonnes et belles prises, vacances-friendly: très (trop?) bien équipé. L’économie semble organisée autour du touriste grimpeur: l’aménagement des sites, le bar Sul Neva avec les topos à disposition, la petite boutique de matériel d’escalade …







Portfolio de vacances
Je me suis donc demandée ce que notre présence apportait, ou plutôt, ce que notre boycott enleverait à l’Italie. Liste non exhaustive des impacts du tourisme:
Recettes fiscales :
Une partie de l’argent dépensé par les touristes (TVA, taxes de séjour, droits d’entrée) revient à l’État. Les recettes touristiques génèrent emplois, devises et taxes, ce qui peut renforcer la stabilité économique d’un régime.
Dans notre cas, cela représente la location d’un logement, bar/restaurant, courses et achats divers, péages. En première estimation sur la base des cotisations italiennes en Ligurie, 55–60 % vont aux habitant.e.s (salaires, revenus), 30 % vont aux finances publiques italiennes (TVA + impôts + cotisations) et 10 % partent vers des intermédiaires ou entreprises externes souvent à l’étranger (booking / air bnb …). D’après l’ENIT (Agence nationale italienne du tourisme), le secteur du tourisme a contribué à 10,8% du PIB italien en 2024 et à 13% des emplois. La part du secteur dans l’économie devrait croître avec le Jubilé catholique de 2025 et les Jeux olympiques d’hiver de Milan et Cortina d’Ampezzo en 2026, avec la perspective d’atteindre 12,6% du PIB et 15,7% des emplois d’ici 2034 [7]. A titre de comparaison, c’est nettement plus que la part du tourisme dans l’économie française: 3,8% en 2024 d’après l’INSEE même si la France reste la première destination touristique mondiale [8].
Ceci étant dit, les grimpeurs sont loin d’être les touristes les plus dépensiers !
Devises étrangères et secteurs contrôlés par l’État
Dans certains pays autoritaires, les hôtels, agences ou transports touristiques appartiennent directement à l’État ou à l’armée. De plus, le touriste paie avec des devises couramment acceptées dans le commerce international, permettant plus de marge de manœuvre économique et politique. Par exemple l’URSS ou Cuba avaient peu de pétrole raffiné ou de pièces détachées, le tourisme apportait des dollars pour financer ces importations. Mais les devises courantes (euro, dollar) servent aussi à constituer un stock à la banque centrale pour stabiliser la monnaie nationale, éviter une dévaluation trop rapide et rassurer investisseurs et partenaires internationaux.
Non pertinent pour l’Italie dont la monnaie est déjà l’euro.
Image internationale et normalisation
Le tourisme peut aider un pays à paraître normal et ouvert, ce qui peut indirectement améliorer la réputation d’un régime. C’est par exemple le cas de l’URSS à partir des années 1960: le régime voulait améliorer son image internationale et montrer aux visiteurs que l’URSS était moderne, sûre et ouverte. Le tourisme servait de propagande douce car les touristes étrangers voyaient des villes rénovées, des hôtels luxueux et des infrastructures modernes. Le contrôle restait: guides, zones touristiques surveillées, hôtels réservés [9].
Pour revenir à l’Italie, le tourisme n’est pas instrumentalisé à des fins idéologiques ou politiques. Le visiteur circule librement dans le pays et n’est pas surveillé. Néanmois, il contribue à normaliser un régime politique: cela signifie que la communauté internationale et l’opinion publique perçoivent le pays comme stable, fréquentable et “normal”, malgré la coloration politique du régime. La notion de « responsabilité politique » du touriste [1] dans le cas des démocraties eureopéennes d’extrême droite comme l’Italie ou la Pologne est symbolique plus que concrète.
Dans le cas de l’organisation de méga-évènements sportifs, le concept de sportwashing est présenté plus bas.
Fragilisation des normes et valeurs d’un état autoritaire
A l’opposée, les touristes exposent les habitants à d’autres normes sociales et culturelles et créent des espaces de sociabilité moins contrôlés par l’État, facilitant des changements idéologiques progressifs et favorisant la résilience. Une recherche ethnographique sur l’île iranienne d’Hormuz [10] révèle que les voyageurs internationaux jouent un rôle d’agents de transformation, bouleversant les normes restrictives et affaiblissant les influences théocratiques. Les résultats mettent en évidence l’émergence d’une alliance tacite entre hôtes et invités, dans laquelle les communautés locales et les touristes partagent un intérêt commun à résister à une gouvernance restrictive. Le tourisme agit alors comme catalyseur de transformation politique, les actes quotidiens de défiance dans l’espace touristique remettant en cause le contrôle autoritaire.
Ce dernier point nuance d’une façon très intéressante les impacts pro-gouvernement du tourisme d’un point de vue militant. Non pertinent pour l’Italie qui n’est pas un régime autoritaire.



Beau rocher secteur Guggenheim bien loin des considérations politiques
Sportwashing
Le terme « sportswashing » est défini dans la littérature scientifique comme « un phénomène par lequel les dirigeants politiques utilisent le sport pour paraître importants ou légitimes sur la scène mondiale tout en attisant le nationalisme et en détournant l’attention des problèmes sociaux chroniques et des violations des droits de l’homme sur le front intérieur » [11]
L’organisation et la diffusion de grands évènements sportifs est donc un vecteur idéal pour normaliser un régime ou une idéologie. Pour l’organisation des JO, l’Histoire parle d’elle-même: démocraties et régimes autoritaires se lancent dans l’organisation des jeux avec des messages à faire passer: idéologie, puissance, stabilité … Quelques exemples avec différents régimes et pays:

Les évènements d’envergure comme les JO d’hiver Milan – Cortina en début d’année ont donc un rôle majeur à jouer dans le soft-power … Et en vertu des règles olympiques concernant les prises de position politiques, tout le monde – fédérations, athlètes et sponsors – se tait [12].
Conclusion
Pour conclure, faut-il boycotter les pays oppressifs ? A chacun de construire sa propre réponse … Et de voyager en conscience.
Pour ma part, l’analogie et les conclusions de la théoricienne politique Iris Young me semblent particulièrement pertinentes: dans le cas de l’industrie textile et des ateliers clandestins où les travailleurs peinent dans des conditions misérables pour fabriquer des vêtements bon marché destinés aux pays développés, les consommateurs ne sont pas personnellement responsables de ces conditions, étant donné qu’ils ne sont qu’un rouage insignifiant du système et ne constituent pas des agents collectifs agissant dans un but commun. Ils participent néanmoins au marché qui permet les injustices structurelles dont sont victimes ces travailleurs. Par conséquent, consciemment ou non, les consommateurs contribuent à l’injustice et partagent ainsi une « responsabilité politique », qui exige que toutes les personnes impliquées dans ce processus agissent collectivement pour « prévenir des dommages massifs ou favoriser un changement institutionnel positif » [1]. Dans le contexte du tourisme, le modèle de connexion sociale de Young suggère que, même si nous ne devons pas blâmer les touristes pour l’oppression qui règne dans la destination qu’ils ont choisie, ils sont politiquement responsables car ils sont « causalement impliqués dans des processus qui produisent un résultat problématique » [1].
References et liens
Responsabilité écologique
[a] Montagne magazine, Cap sur El Cap, 18/04/2023, https://www.montagnes-magazine.com/actus-sebastien-berthe-propos-cap-el-cap-faire-effort-ecologique-ajoute-beaute-performance
[b] FFME, https://grandevoix.fr/vers-une-pratique-eco-responsable
[c] Reporterre, Eline Le Menestrel, la grimpeuse qui refuse de prendre l’avion, 11 février 2025, https://reporterre.net/Escalade-Eline-Le-Menestrel-la-grimpeuse-qui-refuse-de-prendre-l-avion
[d] Ecopoint climbing, https://ecopointclimbing.com
Responsabilité politique
[1] Jack Shepherd, Tourism in Oppressed Destinations: Political responsibility and the prospect of oppression offsetting, Annals of Tourism Research, 2024,
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0160738324000872
[2] BBC News, Italian far right set to take power with Meloni first female PM, 26/09/2022, https://www.bbc.com/news/live/world-europe-63025985
[3] CNN World,Giorgia Meloni claims victory to become Italy’s most far-right prime minister since Mussolini, 26/09/2022, https://edition.cnn.com/2022/09/25/europe/italy-election-results-intl/index.html
[4] Amnesty International, Il governoi Meloni al giro di boa, 16/12/2025, https://d21zrvtkxtd6ae.cloudfront.net/public/uploads/2025/12/Amnesty-International-Italia-Il-Governo-Meloni-al-giro-di-boa.pdf
[5] Politics4her, The ongoing struggle for abortion acces in Italy, 03/2024, https://www.politics4her.com/journal/the-ongoing-struggle-for-abortion-access-in-italy?
[6] The Guardian, Italian PM vows to secure borders and approves bill allowing naval blockades, 12/02/2026, https://www.theguardian.com/world/2026/feb/12/italy-migration-giorgia-meloni-borders-naval-blockades-bill
[7] Italianismo, Le secteur du tourisme représente 10 % du PIB italien, 11/02/2025, https://italianismo.com.br/fr/setor-de-turismo-responde-por-10-do-pib-da-italia
[8] Atout France, Poids du tourisme dans l’économie française, 15/05/2025, https://www.atout-france.fr/fr/informations/poids-du-tourisme-dans-leconomie-francaise
[9] Nye, J.S., Soft Power: The Means to Success in World Politics, 2004, https://www.belfercenter.org/sites/default/files/pantheon_files/files/publication/joe_nye_wielding_soft_power.pdf
[10] Nikjoo, A., Seyfi, S., & Saarinen, J. (2025). Tourism as a catalyst for socio-political change. Tourism Geographies, 27(2), 333–355. https://doi.org/10.1080/14616688.2025.2495177
[11] DAVIS, Leon and PLUMLEY, Dan (2024). Unpacking the Concept of Sportswashing in Elite Men’s Professional Football in England. In: CHADWICK, Simon, WIDDOP, Paul and GOLDMAN, Michael M., (eds.) The Geopolitical Economy of Football. https://shura.shu.ac.uk/35953/3/Plumley-UnpackingTheConceptOfSportswashing%28AM%29.pdf
[12] Coralie Havas, Encordées, 04/01/2026, https://encordees.fr/des-jeux-sous-meloni/
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